Compte rendu des journées de Grenoble, consacrées à la place de l'informatique au sein des STIC, 17 et 18 janvier 2002.
 

Par Thérèse Hardin



Specif remercie vivement Pierre Berger de l'ASTI qui a transcrit l'enregistrement audio de la table ronde

Le thème des journées annuelles 2002 de Specif était la place de la recherche en Informatique au sein des STIC. Elles se sont déroulées en deux temps.

Tout d'abord, les représentants de nos différentes tutelles ont contribué à définir la place dévolue à la recherche en informatique dans l'organisme qu'ils présentaient. Ont ensuite été présentés les rôles du Comité National du CNRS et du CNU, à travers les interventions de Michel Weinfeld et de Daniel Herman. Enfin, une table ronde a réuni Luc Bougé (chargé des GDR), Yves Chiamarella en tant que Directeur de l'IMAG, Nelly Bensimon représentant l'ASTI et moi-même en tant que Vice-Présidente Recherche de Specif.

Dans les notes qui suivent, je reprends quelques éléments de ces interventions, très brièvement puisque la plupart des orateurs ont bien voulu mettre le contenu de leur intervention sur le site web de Specif (http://specif.org à la rubrique Assemblée Générale : http://specif.org/AG02).

Ces notes sont organisées en quatre parties. Dans la première partie, je rappelle brièvement l'organisation de la recherche en informatique en France et je tente de définir le contexte de notre activité de recherche à travers quelques données chiffrées fournies par les différents intervenants. Nos tutelles nous ont présenté leur perception de la place de l'informatique au sein des STIC. Je reprends quelques points marquants de ces interventions dans la seconde partie. Puis dans la troisième partie, j'essaie d'expliquer comment nous percevons, nous enseignants-chercheurs en informatique, cette place au sein des STIC. Enfin, dans la dernière partie, en m'appuyant sur les interventions des participants à la table ronde et sur les discussions en Conseil d'Administration, je décris quelques obstacles à notre activité de chercheur, nos interrogations et nos souhaits en tant que chercheurs.

1- Organisation de la recherche

1-1 Présentation succincte des institutions

L'activité de recherche publique en France est administrée par la Direction de la Recherche et par la Direction de la Technologie, faisant partie toutes deux du Ministère de la Recherche http://www.recherche.gouv.fr. La Mission Scientifique Universitaire est une composante de la Direction de la Recherche.

Antoine Petit est responsable du Département Mathématiques et STIC (collaborateurs: Bernard Helffer, Jean-Louis Robert, Maryse La Grève). Les directeurs scientifiques de la Mission Scientifique Universitaire - section Mathématiques, Informatique (DSU1) sont Didier Arquès et Jean-Marc Deshouillers. Toutes ces informations sont celles de janvier 2002.

La Direction de la Recherche (DR), présentée par Antoine Petit, est chargée d'élaborer la politique de recherche, de la formation par la recherche et de l'emploi scientifique. Elle instruit les mesures budgétaires (BCRD -Budget Civil Recherche et Développements Technologiques), gère les établissements sous tutelle (CNRS, INRIA, RENATER, Universités, etc). Quelques points forts de cette activité en 2001: contrat d'objectifs de l'INRIA, création du département STIC du CNRS, création des fonds d'amorçage pour les start-up, mise en place de l'ACI-crypto, etc.

La MSU (Mission Scientifique Universitaire), présentée par Didier Arquès, est commune à la Direction de la Recherche et à la Direction des Enseignements Supérieurs. Elle s'occupe du volet "recherche" de la contractualisation des établissements d'enseignement supérieur, de l'habilitation des diplômes, de l'attribution des primes d'encadrement doctoral et de recherche et de la répartition des allocations de recherche. Elle effectue donc principalement une activité d'évaluation.

La Direction de la Technologie élabore et met en ¦uvre la politique de développement technologique et d'innovation : Réseaux Recherche et Innovations Technologiques (RRIT), participation aux programmes européens (IST, 6ème PCRD, etc.), ANVAR, EUREKA, etc. Le Département Technologies de l'Information et de la Communication (DTA3), dirigé par Joseph Mariani, prend en charge le domaine de l'informatique. Pascal Estraillier a fait une présentation détaillée des différentes activités de ce département, accessible sur le site Specif.

voir http://specif.org/actualite/place-informatique.html

Le CNRS est organisé en huit départements, dont le département des Sciences et Technologies de la Communication (STIC). Celui-ci nous a été présenté par Francis Jutand, qui en est le Directeur. Son intervention est accessible sur le site Specif. Luis Fariñas del Cerro a, de son côté, présenté les actions spécifiques du CNRS.

L'INRIA est un établissement public à caractère scientifique et technologique (EPST) placé sous la double tutelle du Ministère de la Recherche et du Ministère de l'Industrie. Sa politique scientifique a été présentée par son Directeur, Bernard Larrouturou (son contenu est également disponible sur le site Specif).

Pour terminer cette présentation très succincte des établissements gérant nos activités de recherche, il faut mentionner les GDR, qui sont des structures d'animation de la recherche, gérées par le CNRS. Luc Bougé, responsable de la coordination inter-GDR, a bien mis en évidence dans sa présentation (sur le site) ce rôle des GDR, qui doivent conduire à des actions d'incitation puis à des actions de valorisation, en conformité avec les différents cadres proposés par toutes les institutions.

1-2 Recensement des différentes formes de reconnaissance/financement

Les différentes institutions présentées ci-dessus proposent un certain nombre de moyens pour faire reconnaître/financer les travaux de recherche. Leurs contenus et leurs articulations sont assez complexes. Je vais essayer de dégager quelques éléments permettant d'effectuer quelques comparaisons, en m'appuyant sur les différentes interventions des représentants institutionnels.

La DR propose les Actions Concertées Incitatives (ACI). Il s'agit de promouvoir la recherche dans des domaines où l'effort français est jugé insuffisant et donc peu représenté dans les différents laboratoires. Leur durée est de 2 à 4 ans et les entreprises ne peuvent y participer. Elles ont un directeur et un comité scientifique. Les ACI concernant principalement l'informatique sont l'ACI " Cryptologie " (http://www.recherche.gouv.fr/appel/2002/crypto.htm),  dirigée par J. Stern, et l'ACI " Globalisation des ressources informatiques et des données " (GRID), dirigée par M. Cosnard. L'ACI " Cryptologie " cherche à favoriser l'émergence d'équipes nouvelles ou mieux structurées travaillant dans ce domaine. Elle émet des appels à proposition permettant d'obtenir des crédits de fonctionnement et d'équipement, des allocations post-doctorales, etc. Leur but est soit d'apporter un soutien aux équipes d'excellence, soit d'encourager la création d'une équipe structurée (action de cristallisation) soit de favoriser des contacts pluridisciplinaires. L'ACI GRID (http://www.recherche.gouv.fr/recherche/aci/grid.htm)  fonctionne de manière assez semblable, par émission d'appels à propositions. La composition de son comité scientifique illustre bien l'envergure du sujet : développement de logiciels permettant la conception et la mise en ¦uvre de plates-formes globales de calcul, aide à leur utilisation dans tout cadre nécessitant de gros calculs.

Mentionnons également l'existence des ACI " Jeunes Chercheurs ", permettant le développement d'une nouvelle équipe autour d'un chercheur âgé de 35 ans au plus. Aucune thématique n'est imposée.

L'objectif des RRIT, mis en place par la DT, est de favoriser le couplage entre la recherche publique et les entreprises et donc de favoriser l'innovation au sein de ces entreprises. La DTA3 propose quatre RRIT TIC : RNRT (Télécommunications, http://www.telecom.gouv.fr/rnrt/), RNTL (Technologies Logicielles, http://www.recherche.gouv.fr/technologie/reseaux/rntl.htm), RMNT (Micro et Nano Technologies, http://www.rmnt.org), RIAM (Audiovisuel et Multimédia, http://www.cnc.fr/riam). Leurs méthodes d'appel à propositions diffèrent: RNRT et RNTL effectuent un appel par an (terminés pour 2002), RMNT et RIAM acceptent un dépôt tout au long de l'année (guichet ouvert). Mentionnons également le RRIT PREDIT (http://www.predit.prd.fr/) dont certaines actions peuvent concerner des informaticiens.

Au cours de son intervention, Pascal Estraillier a également évoqué d'autres mesures mises en place par la DTA3 : les contrats de plan Etat-Région qui permettent d'obtenir des financements, les aides aux incubateurs de jeunes pousses, les crédits d'impôt-recherche, etc.

L'action du département STIC du CNRS se concentre sur quatre grands domaines: " information et traitement de l'information ", " système, signal et composants ", " nanotechnologies ", " interactions humaines et cognition ". Elle se concrétise par la mise en place de réseaux thématiques, définis par une finalité propre, constitués de laboratoires d'excellence et ayant pour mission d'animer, de promouvoir et d'évaluer les travaux sur la thématique considérée. Parmi ces thématiques, on peut citer la réalité virtuelle, les réseaux, la distribution, les bases de données, la sûreté des logiciels et systèmes enfouis, la sécurité, les liens entre mathématiques et informatique, le web sémantique. Chacun de ces programmes thématiques effectue des appels à proposition, par l'intermédiaire des actions spécifiques (actions très ciblées de courte durée). La mise en place des réseaux thématiques n'est pas terminée. Il est possible de proposer (par l'intermédiaire des labos) une nouvelle thématique et c'est le rôle des GDR de favoriser cette émergence. Typiquement, le réseau est créé par cooptation de quelques équipes travaillant sur un sujet reconnu intéressant par le CNRS.

L'INRIA propose des actions de recherche coopérative (ARC, http://www.inria.fr/recherche/arc/) qui peuvent regrouper des chercheurs de l'INRIA et des chercheurs extérieurs collaborant soit sur un sujet émergent soit sur un sujet considéré comme prioritaire par l'INRIA. Pour 2002, la date limite était janvier 2002.

Pour terminer ce panorama des mesures incitatives, il faut également parler des possibilités de constitution de nouvelles équipes. Le CNRS offre la possibilité de créer des " équipes-projet ", regroupant des chercheurs provenant de différents organismes/établissements travaillant sur un même sujet. L'INRIA propose la constitution de nouveaux projets de recherche, qui ne sont pas obligatoirement localisés dans une unité INRIA. Pour monter un projet, il est recommandé de prendre contact avec le responsable du Comité des Projets de l'unité concernée.

Le recensement effectué ci-dessus est bien sûr incomplet. Il ne mentionne pas les possibilités de financement de collaboration avec des partenaires étrangers et ne parle pas des projets européens. Sur ce dernier point, les contours du 6ème PCRD deviennent de plus en plus précis. Les documents publiés sur ce sujet sont régulièrement mis à jour sur le site Specif.

1-3 Quelques chiffres

Toutes les interventions ont apporté des données chiffrées caractérisant la recherche en informatique. J'en énonce quelques-unes sans toutefois indiquer leur provenance afin de faciliter la lecture. Je plaide coupable pour d'éventuelles erreurs de transcription. Les sommes indiquées le sont dans la monnaie de 2001, donc le franc. Ces données permettent de donner une photographie de la recherche en informatique, mais comme tout instantané, elles ne reflètent que partiellement la réalité. Je laisse à chaque lecteur le soin de faire ses propres commentaires.

La recherche universitaire représente, hors salaires, 4,89% du BCRD. Le budget du CEA, salaires compris, représente 13,3% du BCRD et celui du CNES, salaires compris, 15,7%. Sur ce budget de la recherche universitaire, les STIC émargent pour 8,8%, les SHS (Sciences Humaines et Société) pour 9,6%.

Le Fond National pour la Science (FNS) attribue 654 MF aux sciences de la vie (dont 400MF pour la génomique) et 62 MF aux STIC (5 MF pour l'ACI cryptologie, 20 MF pour GRID et 37 MF nanotechnologies). Les sciences de l'univers bénéficient de 61 MF.

Le budget du département STIC du CNRS augmente de 14,3% en 2002. Un GDR dispose de 250 à 300KF par an pour son activité d'animation. Le financement d'une ACI Jeune chercheur va de 300KF à 1MF.

83% des mathématiciens appartiennent à une UMR. 60% des informaticiens appartiennent à une UMR ou à l'INRIA. Sur 128 établissements employant des membres de la 27ème section, 42 établissements en emploient entre 1 et 5, 4 établissements en emploient entre 5 et 25 et seulement 2 établissements en emploient plus de 80. Les emplois d'enseignant-chercheur en informatique ne couvrent que 60% des besoins reconnus par la MSU. La moyenne nationale du rapport MdC/Pr est de 2, en informatique elle est de 3.

Notre discipline est jeune, les informaticiens sont jeunes et les recrutements sont nombreux. Voyons quelques chiffres qui nuancent ces propos fréquemment entendus.

L'âge moyen des enseignants-chercheurs en informatique n'est inférieur que de 4 ans à la moyenne nationale toutes disciplines confondues. L'âge moyen des rang B en 27ème section est 43,3 ans, celui des rang A 51,3 ans. Entre 2001 et 2007, 13,6% des rang A et 4,6% des rang B en 27ème section prendront leur retraite (26% A et 11% B toutes disciplines confondues).

1-4 Quelques messages

Antoine Petit a beaucoup insisté sur le fait qu'il fallait faire remonter les informations au Ministère, informations sur les projets envisagés, sur les soumissions déposées, etc. Si vous comptez répondre à un appel d'offres dans le cadre du 6ème PCRD, vous pouvez recevoir du soutien du ministère, à condition de l'informer de votre projet. La remarque est également valable pour le CNRS.

Au cours de sa présentation du Comité National du CNRS, Michel Weinfeld signale que les dossiers de demandes de détachement/délégation manquent parfois d'argumentation et de précisions sur le projet scientifique.

Didier Arquès donne quelques conseils pour la confection du dossier de demande de prime d'encadrement doctoral. Il faut joindre un CV sur les quatre dernières années, mentionnant tous les encadrements effectués même partiels, mais précisant également le contexte dans lequel le travail d'encadrement s'effectue (enseignements à donner, administration à faire). Il recommande très fortement de ne pas pratiquer d'autocensure et de recandidater si la prime a été refusée. Le nombre de primes attribuées est calculé en fonction du nombre d'enseignants-chercheurs dans la discipline et en fonction du nombre de candidats. Dernier détail : éviter les documents imprimés recto-verso !

2 - Nos tutelles définissent la place de l'informatique dans les STIC.

Les différents exposés de nos tutelles ont porté essentiellement sur la politique générale de développement des Sciences et Technologies de l'Information et ont peu considéré, au moins directement, la place particulière de l'informatique dans ce contexte. Chaque institution a énoncé ses thèmes prioritaires et nous avons pu constater une assez grande convergence sur ces thèmes : réseaux, multimedia, cryptologie, bio-informatique, etc. Nous avons par exemple beaucoup entendu l'expression domaines émergents qui reflète bien le souci de nos tutelles de ne pas rater le coche car il semble que tout retard peut avoir de sérieuses conséquences économiques. Ce souci d'aller le plus rapidement possible vers des applications concrètes était particulièrement présent dans l'exposé de Pascal Estraillier. Les principes de la DTA3 pour 2002 sont : collaboration recherche-industrie, technologies et usages, traitement des domaines applicatifs, tous principes parfaitement en accord avec la mission de la DTA3.

L'exposé de Francis Jutand partageait lui aussi ce souci. Les cinq chantiers dits au c¦ur des STIC sont décrits par la création d'un continuum de communication et de traitement d'information (Ambiant), la définition d'un espace d'information et de communication ouvert, navigable et sûr (Cyberspace), l'amplification des interactions humaines (Interfaces), l'accroissement de la puissance technologique, logicielle et matérielle (Complexité) et l'utilisation des micro et nanotechnologies pour le traitement de l'information (NanoInform). Francis Jutand a ensuite identifié cinq chantiers interdisciplinaires : société de l'information, ingénierie du vivant, processus cognitifs humains et artificiels, interactions information-matière-énergie, les STIC au service et en synergie avec les autres sciences. Enfin, il a présenté deux chantiers de recherche fondamentale : sciences et technologies de l'information, de la communication et des systèmes, sciences et technologies de l'intelligence et de la connaissance.

Dans ces deux exposés, le mot informatique a été peu utilisé directement mais il a été décliné par la mention d'un certain nombre de domaines de recherche en informatique et de leurs liens avec les STIC.

L'exposé de Bernard Larrouturou était d'abord une présentation de la politique scientifique de l'INRIA. Le sigle STIC a été interprété par l'informatique et la modélisation, affirmées comme des sciences en pleine vitalité, en interaction profonde avec les autres sciences et avec les développements technologiques. L'interaction entre la recherche fondamentale et les applications a bien été illustrée par les quelques exemples commentés par l'orateur. Les messages de conclusion sont : cultiver les synergies entre informatique, mathématiques et autres sciences ; réactivité et rapidité mais aussi long terme. Ils expriment bien le double objectif de la recherche en informatique : répondre aux besoins technologiques et préparer les réponses aux besoins futurs.

La présentation d'Antoine Petit était trop courte pour lui permettre de développer beaucoup la politique scientifique suivie par la DR. Le message peut être résumé en une phrase : ce que vous faites nous intéresse, communiquez avec nous, nous sommes prêts à soutenir de bons projets. La table ronde lui a permis de développer plus longuement sa conception de la place de l'informatique au sein des STIC. Cette place est essentielle mais elle sera ce que nous en ferons! Il a demandé également que la recherche fondamentale ne soit pas négligée, rejoint en cela par Didier Arquès qui recommande de s'intéresser aux fondements théoriques de l'informatique.

3- Comment nous définissons-nous au sein des STIC

Le sujet de la table ronde était " La place de l'informatique dans les STIC ". Les interventions de la journée précédente avaient très peu répondu à cette question et surtout révélé des visions diverses et parfois contradictoires de l'activité de recherche en informatique. Cela correspond bien à l'impression générale laissée par les discussions préalables sur le sujet au sein du conseil d'administration de Specif.

Notre place n'est pas bien identifiée. Par exemple, nos collègues des autres disciplines ne mesurent pas très bien en quoi consiste notre recherche. Dès qu'il sait installer sa machine et utiliser un langage de programmation, un chercheur scientifique s'estime souvent compétent en informatique. D'ailleurs, les profils détaillés des postes 27ème section - autre section ne mentionnent parfois qu'une capacité à programmer ! Mais, point extrêmement positif, personne ne peut nier notre existence. L'effectif de la 27ème section du CNU est l'un des plus élevés des sections du CNU et il faut y ajouter les chercheurs en informatique rattachés à la 61ème section.

Nous-mêmes avons quelques difficultés à définir notre activité. C'est pourquoi j'ai souhaité poser d'emblée les questions suivantes. Un chercheur en biologie cherche à étendre les connaissances des sciences biologiques. Un chercheur en informatique cherche-t-il à étendre les connaissances de la SCIENCE informatique ? Autrement dit, peut-on parler de la science informatique, notre connaissance est-elle seulement un ensemble de savoir-faire ou existe-t-il aussi un savoir caractérisant l'informatique ? Une première réponse, trouvée sur ASTI-hebdo, est la définition de Philippe Dreyfus, donnée en 1962 : l'informatique est la technique du traitement logique de l'information, support des connaissances et des communications humaines. Sans doute correcte à l'époque où elle avait été formulée, cette définition m'apparaît bien restrictive actuellement et j'ai proposé de lui substituer la définition suivante : l'informatique est la science de la mécanisation de l'information. Son corpus s'étend de la création de nouveaux concepts autorisant une meilleure abstraction des problèmes à la réalisation opérationnelle. Les sujets de recherche de nos prix de thèse illustrent parfaitement l'étendue de ce champ.

Pour Yves Chiamarella, qui nous présentait le fonctionnement de l'IMAG, nous avons une activité scientifique conséquente, principalement centrée autour du logiciel et des modèles. Le logiciel est un objet de recherche et peut donner lieu à des activités de transfert. Notre recherche sur la mécanisation du traitement de l'information se décline en travaux sur la modélisation, le traitement, le stockage, la transmission et la communication de l'information. Répondant à Pierre Lescanne qui disait ne plus se présenter comme informaticien, il suggère de calquer notre position sur celle des mathématiciens. Ceux-ci n'ont pas d'état d'âme et s'affirment en tant que tels sans évoquer les applications des mathématiques. Il nous recommande donc de cesser de nous définir à travers les applications de la -- science -- informatique. Antoine Petit disait " bougeons-nous, montrons que nous existons ", il ajoute " faisons ¦uvre de vulgarisation ", rejoint en cela par une remarque d'un intervenant " présentons notre science pour ce qu'elle est ".

La science informatique existe, fonde toutes les recherches considérées dans les STIC et il importe que cette place fondamentale soit et reste bien identifiée. Sur ces fondements, se construisent des savoirs et des savoir-faire apportés par les travaux de recherche pluri-disciplinaires. Ils sont indispensables pour assurer le transfert des nouvelles connaissances et également pour faire émerger les questions fondamentales que la recherche en science informatique devra aborder pour répondre aux besoins de demain.

4- Notre métier de chercheur

Même si la table ronde ne portait pas sur les conditions d'exercice du métier de chercheur ou d'enseignant-chercheur, ces points ont été abordés. Les discussions préparatoires à cette table ronde avaient fait émerger quelques faits et interrogations sur notre métier, que j'ai tenu à présenter dans mon exposé introductif (sur le site Specif), tant ils me semblaient traduire une préoccupation forte de notre communauté.

Nous sommes, tour à tour et selon les circonstances, enseignants, organisateurs, secrétaires, technicien de laboratoire/ingénieur expert, administrateurs, éléments novateurs et aussi ... chercheurs. Nombre d'entre nous sont obligés de passer énormément de temps pour des tâches indispensables au bon fonctionnement de leur établissement mais qui pourraient être déléguées à d'autres si nous disposions de personnel administratif et d'ingénieurs en nombre suffisant. Didier Arquès a fait une remarque très pertinente sur ce sujet. Nos tutelles font actuellement un effort important pour accroître le nombre de postes de chercheurs et d'enseignants-chercheurs. Le nombre d'emplois de personnel technique/administratif ne suit pas du tout cette progression, les budgets non plus. Le redéploiement permet d'obtenir de nouveaux postes d'enseignants dans notre section, est-il aussi utilisé pour obtenir les postes de personnel administratif/technique nécessaires ? Daniel Herman fait part de son inquiétude : les sections qui publient cette année plus de cent postes sont l'informatique, l'anglais et la gestion, trois disciplines où les besoins éducatifs sont reconnus comme prioritaires. Est-ce que l'activité de recherche liée à ces créations de poste a été considérée ? Il mentionne à ce propos que les démissions de professeur sont élevées et que les passages en première classe sont très faibles (12 en 2001).

Concernant les moyens financiers, les exposés de nos tutelles ont suscité plusieurs interrogations. Une forte partie du budget apparaît fléchée. Si cette tendance s'accélère, quels seront les moyens attribués aux sujets qui ne sont actuellement pas reconnus comme prioritaires ? Chacun s'accorde à mentionner la rapidité d'évolution des besoins dans notre domaine. Ne courons pas le risque de ne pas pouvoir y répondre, par délaissement d'un thème de recherche. Un sujet posant beaucoup de questions est la transparence de la constitution puis de l'évaluation des appels à proposition. Les réponses apportées témoignent de la volonté de transparence des tutelles. Mais, pour pouvoir agir rapidement sur certains thèmes, il est parfois nécessaire de procéder par cooptation de chercheurs connus pour travailler sur un domaine donné. Les temps de réponse aux appels à proposition sont parfois très courts, là aussi pour permettre la mise en place rapide du dispositif. Luc Bougé souligne que nos organismes de tutelle tentent de mieux afficher leurs politiques scientifiques et leurs thèmes prioritaires. Mais il faut encore accroître la transparence dans les actions, ce qui ne se réduit pas à les rendre publiques comme l'a souligné Didier Arquès.

Un autre sujet d'interrogation concerne les contrats de recherche. Nos tutelles nous recommandent fortement d'en signer, pour mieux diffuser nos résultats, pour mieux participer à la création économique, mais aussi pour assurer le financement de notre activité de recherche. Oui, nous pouvons prendre des étudiants payés en CDD pour effectuer des travaux de recherche sur contrat. Oui, nous pouvons payer des secrétaires sur CDD, même pour administrer des enseignements. Oui, nous pouvons payer des ingénieurs-experts sur CDD sur contrat. Mais devons-nous, pour exercer le métier pour lequel le service public nous rétribue, d'abord aller chercher ailleurs les moyens de cet exercice ? Cette phrase, certes un peu brutale, est là pour refléter le sentiment d'un certain nombre de participants à la table ronde, inquiets et agacés d'entendre toujours la même réponse " financez-vous par vos contrats ". Un des intervenants dans la salle fait d'ailleurs part de son inquiétude sur la reconnaissance de l'activité de recherche ... de contrats. Plus généralement, comment sont évalués les contenus scientifiques des contrats, leurs résultats ? Certains contrats sont-ils refusés parce que ne correspondant qu'à des activités de développement tout à fait réalisables dans le cadre normal de l'entreprise ?

Comment est pris en compte la participation à des contrats dans les évaluations de dossiers au CNU ? Réciproquement, comment est évaluée la carrière d'un chercheur travaillant sur des sujets d'informatique fondamentale, qui ne peuvent pas conduire à des contrats ? Faut-il abandonner de tels sujets ? Les interrogations sont nombreuses. Elles concernent aussi la reconnaissance des activités de recherche pluri-disciplinaire, qui demandent beaucoup de temps pour être mises en place, et ne favorisent donc pas les publications.

Nous ne pouvions dans la matinée réservée à cette table ronde débattre de toutes les questions apportées par les participants. J'ai tenté de faire état seulement de quelques-unes. Même si les réponses n'ont pu être que partielles, le débat a été très riche. Il a témoigné à la fois de la réelle volonté des membres de Specif d'exercer pleinement leur métier de chercheur et à la fois de leur découragement devant l'amoncellement de difficultés. Nous croulons sous les charges d'enseignement, nous croulons sous les tâches d'organisation à cause du manque de personnel administratif et de locaux, nous croulons sous les tâches d'administration de nos moyens informatiques à cause du manque d'ingénieurs-système et sous les tâches d'expérimentation/diffusion de nos résultats de recherche à cause du manque d'ingénieurs-experts. Mais nous arrivons à produire de bons résultats et à conserver à la recherche en science informatique une place prépondérante au niveau international.

Pour conclure ce compte rendu, rappelons quelques points essentiels de ces journées. Il existe une volonté très forte de faire progresser les STIC, de fédérer les recherches et d'impulser de nouveaux thèmes. Les moyens sont encore faibles en comparaison avec d'autres disciplines mais les efforts sont très soutenus, en particulier au niveau des emplois d'enseignant-chercheur et de chercheur. L'informatique est prépondérante dans les STIC et une majorité d'entre nous en parle comme d'une science. C'est une science jeune, en constante évolution, incorporant continuellement de nouvelles thématiques. Il existe de nombreuses possibilités de participer à des actions rémunérées et une volonté de transparence des méthodes de sélection.

Nous devons accentuer le message : l'informatique est une science qui peut interagir efficacement avec d'autres disciplines et qui peut proposer des savoir-faire bien adaptés car fondés sur une démarche scientifique. Il nous faut éviter le piège l'informatique est présente dans tout, tentons de nous insérer partout et ne s'engager sur un sujet que s'il correspond à une véritable problématique de recherche en informatique.

Pour que nous puissions améliorer notre productivité de chercheur, il faut que, par delà les moyens financiers, nos tutelles nous donnent les moyens de dégager plus de temps pour nous y consacrer et donc, augmentent le nombre de techniciens et d'ingénieurs-experts, d'agents administratifs, etc. Il faut aussi, et peut-être d'abord, alléger notablement le nombre d'heures d'enseignement, fort lourd par rapport à ceux de nos collègues européens.

Pour terminer, j'adresse un message à tous les membres de Specif. Nous venons de créer un groupe de réflexion sur la recherche composé de membres du CA. Nous souhaiterions impulser un vrai débat dans notre association sur ce sujet afin de renforcer le rôle de société savante que Specif a aussi à assurer. Vos contributions nous seront précieuses. Dites-nous comment vous définissez votre activité, comment vous vivez cette activité, faites nous part de vos satisfactions et aussi de vos difficultés. Toutes vos suggestions sont les bienvenues.


Dernière mise à jour du site: 15/07/2008