Association Française
des Sciences et Technologies de
l'Information

Hebdo No 53. 26 novembre 2001
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Trois questions à Bruno Lévy, Loria, prix de thèse Specif
2000
« Faire le lien entre maillage et
propriétés des objets »
Asti-Hebdo : Specif a primé votre thèse
"Topologie algorithmique, combinatoire et plongement", réalisée sous la
direction de Jean-Laurent Mallet et co-financée par Gaz de France et le CNRS.
Topologie et algorithmique... n'est-ce pas pour le moins antinomique ? L'une
évoque le continu, l'autre le discret...
Bruno Lévy : Il existe des passerelles entre les deux. Le terme
de topologie est assez vaste. Il y a la topologie que les mathématiciens
"analystes" mettent souvent en avant, celle des fonctions (celle que vous
évoquez). Mais il y aussi la topologie combinatoire, discrète. Elle traite aussi
de voisinages, mais de voisinages discrets.
Notre thème était la représentation de connexion entre des éléments, des
maillages. De voir comment le formalisme de la topologie peut nous permettre
d'étudier deux types de problèmes :
- d'une part représenter les maillages de manière efficace, mais
élégante aussi, nous cherchions une certaine symétrie dans l'expression,
- d'autre part manipuler des informations associées à ces maillages,
informations qui pourraient être des propriétés physiques des objets, par
exemple, de manière à ne pas représenter seulement, mais à pouvoir aussi faire
des simulations physiques.
A des objets qui représentent des couches géologiques, par exemple, on veut
pouvoir attacher la porosité, la perméabilité des roches, pour voir comment un
fluide, le pétrole, peut s'écouler entre elles, et de là prévoir la production
potentielle d'un puits.
Nous avons donc d'un côté des phénomènes physiques à simuler, de l'autre une
technologie limitée à l'utilisation de grilles structurées, régulières (des
triangles). Il faut des outils pour populer ces volumes, paramétrer ces
surfaces.
Dans le crash test automobile, on procède par éléments finis. Notre démarche
permet de rattacher à chaque cellule du maillage un petit interpolant local
(souvent des fonctions de degré 3, des splines...).
Nos travaux trouvent aussi des applications dans le placage des textures. En
effet, si l'on sait mettre une grille sur une surface triangulée, on peut aussi
y mettre un image.
Autre point clé : les invariants topologiques qui caractérisent les
objets. Par exemple, dans le cas d'un modeleur 3D, il est intéressant de savoir
quand un objet est modifié fortement on non. Une modification faible conserve
des propriétés comme l'orientabilité ou les caractéristiques d'Euler-Poincaré.
Une modification forte le change de manière draconienne.
Cette étude des invariants débouche concrètement sur la validation les
objets. Un modeleur (qu'il soit piloté à la main ou par des algorithmes) est
susceptible de créer des surfaces non-orientables. De petits triangles très
fins, très allongés, par exemple, descendent sous les seuils de précision
numérique et mettent en défaut les algorithmes de calcul. Ces surfaces ne sont
pas acceptables dans les applications industrielles, notamment parce qu'elles ne
délimitent pas des volumes mesurables. Il est donc souhaitable de les détecter
rapidement, au cours du processus de modélisation, pour les éliminer ou, au
moins, pour savoir qu'il y a problème et en tenir compte dans la suite des
tâches.
Hebdo : Dans quels langages développez-vous ces codes ?
B.L. : Essentiellement en C++. Nous faisons parfois un peu un
peu de Fortran, car une gamme considérable de codes a déjà été développée sous
ce langage, et il vaut souvent mieux faire un code-passerelle, une coquille C++
autour du code d'origine, que de le réécrire.
J'aime bien Java et son élégance, mais :
- dans nos moteurs de calcul, la vitesse est importante ; nous avons fait
des tests, même avec Just-in-time, et nous n'atteignons pas la même vitesse
qu'un bon vieux solveur numérique ;
- nous avons besoin de généricité, d'un bon typage des points, des
surfaces...
- comme nous faisons de la géométrie, nous traitons des produits
matrices.vecteurs... cela exigerait en Java une surcharge des opérateurs qui
s'avère lourde à l'écriture. Sun a délibérément choisi de ne pas inclure ce
type de fonctionnalités dans le langage, pour ne pas le rendre trop complexe,
mais c'est pour nous dissuasif.
Personnellement, si j'avais le choix, je n'utiliserais ni C++ ni Java, mais
Smalltalk, le plus joli de tous. Mais la communauté des développeurs de ce
langage est maintenant trop réduite.
Hebdo : Vos recherches débouchent elles sur des composants
logiciels pouvant s'intégrer aux applications industrielles ?
B.L. : Il y en a déjà plusieurs :
- La méthode de paramétrisation des surfaces triangulées est maintenant
intégrée au logiciel Gocad (http://www.t-surf.com/). Créé d'abord comme un consortium, c'est
maintenant une entreprise (T-Surf) qui emploie quelque cinquante personnes en
France, aux Etats-Unis, et bientôt partout dans le monde. Cette méthode de
paramétrisation est actuellement utilisée par les clients de T-Surf, les
grandes compagnies pétrolières (Total-Elf-Fina, BP, Chevron, Gaz de France
....), pour créer des grilles régulières afin de simuler l'écoulement du
pétrole dans un gisement.
- Le noyau de modeleur topologique est en cours d'industrialisation par
cette même compagnie.
- Une autre start-up (VSP-Tech: http://www.vsp-tech.com) est en cours de création,
pour l'image de synthèse et en particulier le rendu réaliste de bâtiments. Un
doctorant de l'équipe, après sa soutenance, a créé sa propre entreprise, avec
l'objectif de développer une activité industrielle autour de l'énorme noyau de
calcul de simulation des interactions lumineuses développé par l'équipe. Nous
continuons de collaborer, et pensons que ces travaux pourraient être
intéressants pour l'affichage de résultats de calcul en général, en découplant
la représentation des propriétés physiques et la représentation géométrique
des objets. Ainsi, les outils proposés par cette compagnie peuvent s'appliquer
à plusieurs domaines, de la conception de salles de contrôle de processus
industriels au design d'intérieurs d'automobiles...
L'équipe ASTI-HEBDO : Directeur de la publication : Jean-Paul Haton. Rédacteur en chef :
Pierre Berger. Secrétaire
général de la rédaction : François Louis
Nicolet, Chef de rubrique : Mireille Boris.
Asti-Hebdo est diffusé par FTPresse.
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